19 mai 2015

Choses et autres

Cette fin de semaine, dans le rang de ma campagne, éloignée des autres, une vente de garage s'est transformée en dons de toutes sortes au voisinage. Voyant défiler des bouts d'enfance et d'errance de ce monde de consommation à exubérance, je ne pouvais que rester pantoise devant tout cet effarant spectacle. Épuisée lorsque les enfants se sont couchés (faut dire que depuis deux jours, la maison est un grand parc d'amusement pour leurs amis), les pieds endoloris, cherchant des bribes de réponses dans les livres, je suis tombée sur Les Choses de Perec. Je l'ai relu entre les lignes. Je ne pouvais que m'imaginer dans mon antre où acheter à outrance est devenu une norme, un idéal, un dessein ultime, tout comme Sylvie et Jérôme, jeune couple parisien des années 60. Point de salut quand nous baignons dans l'illusion de notre soit-disant liberté.

Puis, ce matin même, pendant que la pluie tombe doucement, je lis la toute dernière chronique de l'historien Jean-François Nadeau. Le temps d'une lecture, j'emprunte le regard qu'il porte sur le monde et les choses, puis j'éprouve le sentiment de comprendre un peu plus ce qui m'entoure. Le lire donne de la hauteur à ma petitesse. Dès lors, son texte, Les rats, m'a littéralement happée de plein fouet. Ne sommes-nous pas rendus au summum du capitalisme? Et même si celui-ci devenait durable, comme il l'affirme ironiquement, cette ère effrénée de consommations frénétiques obnubile nos pensées et aveugle toutes nos actions. La Terre n'est plus ronde. La Terre est sombre. La Terre est un amoncellement des détritus de nos inconsciences. La Terre n'est peut-être plus, du moins comme nous l'imaginons dans le miroir déformé de nos hallucinations collectives. Ne reste que des âmes perdues et affolées.

Sur ce, je vous souhaite une excellente journée, tout de même. Je dois remplir mon bac à recyclage (ça me donne bonne conscience) et laisser sur le bord du rang quelques épaves de mes excès.


« Ils étaient au coeur de la situation la plus banale, la plus bête du monde. Mais ils avaient beau savoir qu'elle était banale et bête, ils y étaient cependant; l'opposition entre le travail et la liberté ne constituait plus, depuis belle lurette, s'étaient-ils laissé dire, un concept rigoureux; mais c'est pourtant ce qui les déterminait d'abord. Les gens qui choisissent de gagner d'abord de l'argent, ceux qui réservent pour plus tard, pour quand ils seront riches, leurs vrais projets, n'ont pas forcément tort. Ceux qui ne veulent que vivre, et qui appellent la vie la liberté la plus grande, la seule poursuite du bonheur, l'exclusif assouvissement de leurs désirs ou de leurs instincts, l'usage immédiat des richesses du monde - Jérôme et Sylvie avaient fait leur ce vaste programme - ceux-là seront toujours malheureux. »
Les Choses de Georges Perec