24 janvier 2011

Du grand Jardin, de la grande radio!

Les confidences d'Alexandre JARDIN

***

J'ai toujours aimé les entrevues de Christiane Charette, que ce soit lorsqu'elle était à la télévision, ou maintenant, à la radio de Radio-Canada. J'aime sa fougue, son authenticité, sa profondeur, sa spontanéité, sa capacité de rebondir au détour d'une question qui tourne mal ou encore d'approfondir un sujet qui intéresse les gens, sa manière de parler simplement et intelligemment. Enfin (bref), je l'aime!

Chaque fois que je l'écoute, le matin, je dois dire aux enfants de se taire un peu, le temps que maman écoute une entrevue ou une discussion! Je vais jusqu'à me coller sur ma mini radio pour entendre ses propos et ceux des invité(e)s. Petite, ma mère écoutait également beaucoup la radio. René Homier-Roy (que j'adore également) et Suzanne Lévesque (cette dame est bien sympathique, mais le concept de la Fosse aux Lionnes, non merci!) étaient ses préférés et je devais également me taire maintes fois le matin, afin qu'elle entende ses meilleures émissions! Je ne comprenais pas ce qu'elle pouvait bien trouver à ces voix qui, à moi, ne disaient absolument rien. À mes yeux de jeune enfant, la télévision était beaucoup plus intéressante! Les temps ont bien changé.

***

Ainsi, ce matin, je voulais à tout prix écouter l'entrevue de Christiane Charette avec le romancier Alexandre Jardin. J'avais entendu parler que son dernier livre (je n'ose pas écrire roman!), Des gens très bien, confessions familiales parues aux éditions Grasset, se vendait par milliers d'exemplaires quotidiennement en France. Il dévoile au grand jour que son grand-père, Jean Jardin, aurait été directeur de cabinet de Pierre Laval (maître d'oeuvre de la collaboration entre la France et l'Allemagne nazie) sous le régime de Vichy, d'avril 1942 à octobre 1943. Séisme antisémite : quelque 13 000 Juifs déportés, puis exterminés dans les camps allemands, dont 4000 enfants.

Il y a maintenant plusieurs années, je lisais les romans à l'eau de rose & aux fleurs bleues d'Alexandre Jardin avec un zèle fou (pas question de me prévaloir du fameux droit du lecteur de sauter des pages ni même de lire en diagonale, non, je lisais absolument toutes les lignes et entre celles-ci, je rêvais éperdument...)! Je me délectais de ses paroles, de sa plume hallucinante, de sa folie, de ses amours fous à lier! Tous ses romans, je les dévorais littéralement pour enflammer mes idées et fantasmes de jeune fille en quête d'amour absolu! Et là, aujourd'hui, mes illusions se sont brisées (quoique...), car Alexandre Jardin avoue à demi-mots que cela n'était qu'une mascarade pour cacher un drame familial, l'histoire de son grand-père durant la Deuxième Guerre mondiale...« C’est irréversible. Je n’écrirai plus jamais de la même manière. Ça ne veut pas dire que je renie ce que j’ai écrit. Ce sont les échelons qui m’ont conduit jusqu’à ce livre-là. Mais je n’écrirai plus du tout en ayant le même rapport avec le réel. Voilà, c’est tout. »


Lors de l'entrevue, j'ai peine à respirer tellement l'émotion est forte. Alexandre Jardin parle et on le sent si vulnérable, si fragile dans sa décision d'avoir publié la vraie histoire de sa famille, sans fanfares et sans arrière-plan romanesque. Il souffre, visiblement. Ses silences, ses pauses, tout laisse transparaître ses sentiments à fleur de peau. Ah! on le sent si vrai : intense, splendide de courage et d'audace, du vrai coeur au ventre quoi! (Ça y est, il me fait encore rêver à l'homme idéal!) ;-) Il répète souvent le mot cécité. Cécité de sa famille, cécité de la France. « Dans ma famille, tout le rapport au réel a sauté en 1942, mon grand-père n'était plus dans le réel. J'ai décidé que je ne transmettrais pas cette cécité (sur notre histoire) à mes quatre enfants. J'ai choisi de ne pas être enterré avec mon grand-père et mon père... » Touchant et vibrant ce dur passage de la cécité à la fidélité à l'égard de sa famille. « Être fidèle à ceux qui nous ont précédés et fidèle à ses enfants. Et ce n’est pas la même chose. J’ai vraiment fait le choix d’une fidélité à moi et aux suivants. »

Je fus ahurie de prendre conscience à quel point la société française, dans toutes les sphères de l'administration, jusque dans les Finances (le sacré foutu nerf de la guerre!), avait été complice des Allemands pour exterminer les Juifs. Le Führer détenait beaucoup plus d'alliés qu'on ne pouvait l'imaginer, sans quoi son dessein n'aurait pu se dessiner... Mais au-delà de la tragédie, Alexandre Jardin ne pense pas que les Français étaient des salauds, mais plutôt des gens très bien, dit et écrit-il. Il se questionne justement sur le fait que de bonnes personnes accomplissent de tels actes et croit que c'est la perdition (fin) du monde quand les hommes bons sont entre les mains des tyrans. « Les gens les plus dangereux, ce sont les gens bien. »

***


Cette entrevue est de loin la plus troublante et la plus touchante qu'il m'ait été donné d'entendre... Comme par magie, pendant ce temps, Mathis-Antoine dormait paisiblement, puis les filles bricolaient bien tranquillement. Rare intensité, on sentait vraiment, moi comme tous ceux et celles qui étaient à l'écoute, que nous vivions un grand moment de Jardin, puis un grand moment de la radio. Merci Christiane Charette!