8 avril 2014

Chronique d'une tranchée


Dans le flot de nos tranchées de vie, certains jours sont gris, pluvieux et brumeux que nous avons peine à éclaircir nos pensées obscures. Tel fut le cas de mon quotidien aujourd'hui. Des gouttes de peine dans le coeur. Néanmoins, certaines personnes ont le don de tirer des traits de lumière à grands coups de sourires et de paroles claires. Comme le câlin de ma collègue et amie ce matin qui comprenait infiniment bien comment je me sentais. Merci. 

En classe, j'ai vécu un rare moment de complicité avec les élèves, de discussion et de partage sur le monde politique. Nous devions parler de la Rome antique, mais je crois bien que les Romains pouvaient attendre un brin. C'est que je suis l'incorruptible et irréductible Gauloise dans l'âme qui n'hésite pas à brasser les idées qui bouillonnent dans la marmite de nos préjugés. J'ai pu parler ouvertement de ma passion pour la culture et la langue française, et ce, sans égard à mes allégeances politiques. Pas question d'afficher mes couleurs, même si un élève m'a demandé la raison pour laquelle il était écrit sur mon fil Twitter que je voyais rouge hier soir Ce fut un cours durant lequel j'ai pris conscience, encore, que je suis là pour allumer des feux et non remplir des vases. Merci Montaigne.

Je les ai écoutés. Ils m'ont écoutée. Mille fois plus attentivement que si je leur avais expliqué les terribles accords du participe passé! J'étais un pont entre leurs interventions, un simple pôle de transmission. J'ai écouté leurs ébauches de prises de position, les balbutiements de leur histoire en construction. Des histoires touchantes, notamment concernant l'immigration. Des parents qui ont quitté la Russie pour ne pas que leur fils fasse son service militaire. Des parents qui ont fui la Syrie pour que ne pas que leurs enfants vivent les atrocités des conflits armés qui sévissent dans cette région. Le Canada comme terre d'accueil, comme Nouveau-Monde de paix, d'ouverture et de respect. Merci Jacques-Cartier.

En les écoutant, j'ai finalement compris la voix du peuple, l'issue, la voie des élections provinciales de la veille. Un projet de société que je croyais pourtant bien réel n'est peut-être qu'un simple mirage. Je les ai écoutés et j'ai compris que le rêve d'un État indépendant ne constitue guère l'horizon de leurs pensées. Peur du changement, peur de l'incertitude. Des peurs qui, justifiées ou non, sont bien réelles. Est réel ce qui agit. Merci Carl Jung.

En discutant avec un professeur en après-midi, j'ai pu écouter un autre récit. Il m'a parlé avec émotion de son projet de vie, celui d'enseigner l'histoire en sachant qu'un jour, le Québec serait un pays. J'ai senti son découragement, son amertume et sa tristesse, ses idéaux qui se sont perdus en cours de route, des rêves qui ont fondu comme la neige au printemps. Il m'a raconté qu'étant tout petit, il lisait les journaux et connaissait fort bien le monde politique, contrairement à ses parents pour qui le choix d'un parti constituait un secret bien gardé. Sa grand-mère l'avait amené au bureau de scrutin. « Grand-maman, pour qui votes-tu? » « Pour toi, je vote pour toi. » Il s'en souvient encore. 

Du coup, je me suis projetée la veille avec mes trois enfants dans l'école secondaire publique du quartier. Pour la première fois, j'ai hésité avant d'exercer mon droit de vote. Et si je ne faisais pas mon devoir? Et si je m'abstentais d'inscrire mon choix électoral? Toutefois, je me suis dit que j'étais un modèle pour mes enfants et que ceux-ci devaient comprendre l'importance de mon geste citoyen. Ma fille aînée m'a demandé pour qui j'allais voter. « Pour toi, je vote pour toi. » « Merci, maman. » Ma fille cadette s'empressa d'ajouter : « Maman, moi aussi je vote, mais pour toi, même si tu n'es pas sur les pancartes. »

J'ai voté pour le meilleur et pour le pire. Ce matin, j'ai compris, finalement, que le meilleur, ce ne serait peut-être pas pour les quatre prochaines années. Certains rêves devront attendre et mûrir encore. Je n'ose pas croire que tout est terminé, que tout est anéanti. Oui, j'ai vu rouge. Aujourd'hui, je vois quelques lueurs bleues, tout de même. Ici ou ailleurs, je continuerai d'alimenter ma foi inébranlable en la culture de la langue française. Nos ancêtres, en choisissant de s'établir en Nouvelle-France, ont eu le rêve fou et insensé de bâtir un Nouveau-Monde en français. Pourquoi cesserais-je d'y croire? Tout est encore possible. Eh oui! je suis une irréductible rêveuse.