1 mars 2015

Lettre au nouveau ministre de l’Éducation et de l'Enseignement supérieur, M. Blais


En cette semaine de relâche au Québec, c’est avec un peu plus de souffle que je prends la plume pour vous souhaiter la bienvenue dans le monde de l’éducation en tant que ministre de cette institution. Depuis quelque temps, je ne vous cacherai pas ma très respectueuse indignation face aux bourdes et maladresses de votre prédécesseur, M. Bolduc. Maintes fois, je me suis emportée dans mon for intérieur ou encore au cœur de chaudes discussions avec des amis, professeurs ou simples spectateurs (parfois détracteurs) du monde éducationnel.

À mon avis, je crois que le Québec est de plus en plus résolu à placer l’éducation au cœur de ses priorités. Sur plusieurs tribunes foisonnent maints débats sur la qualité de la langue, l’importance de la littérature dans les programmes, l’enseignement de l’histoire, l’explosion des diagnostics des troubles de l’attention, la détresse des enseignants, le manque de ressources dans les bibliothèques, etc. Les Québécois sont très conscients de l’importance d’une éducation de qualité, mais force est de constater que les politiques libérales actuelles tentent par tous les moyens de compresser et fragiliser ce milieu.

J’en conviens, il est beaucoup plus facile de saigner les corps enseignant et médical que ceux issus du monde financier, bien enfermés dans une bulle d’ivoire intouchable. De ce fait, nombre de ceux qui nous gouvernent, vous le savez bien, en font partie et ne voient en guère en quoi cela pourrait nuire au développement de notre nation. 
« Les vraies affaires » étant ce qu'elles sont, l'éducation est (trop) souvent perçue comme une entreprise. En fait, c'est sûrement vrai (restons dans le registre qui est le vôtre) : c'est la plus grande et prometteuse entreprise au Québec, la plus rentable qui soit! Investissons dans celle-ci en sachant que les dividendes seront nombreux, créant des florilèges de talents, rayonnants ici comme ailleurs.

Or, l’efficacité du système d’éducation ne passera pas par un resserrement des finances, mais par un investissement majeur à tous les points de vue. Certes, nous sommes encore bien loin de cet idéal. Pour rétablir l'équilibre budgétaire, rien de mieux qu'une réforme improvisée? Faut-il couper, couper, couper, encore et encore? À trop faucher l'herbe sous nos pieds, nos terres seront si arides que rien de bon ni fertile ne pourra y pousser durant longtemps. Un déséquilibre du paysage québécois n'est aucunement la solution aux maux qui nous affligent. Ce qui importe d’abord et avant tout, c’est de replacer au cœur des préoccupations la place des matières de base.

Hélène Roulot-Ganzmann, journaliste du Devoir, nous le rappelait : « Ce sont 49 % des Québécois qui ont des difficultés de lecture, qui cherchent à éviter les situations où ils ont à lire et, lorsqu’ils parviennent à décoder une phrase, qui n’en saisissent pas forcément le sens. » L’enseignement secondaire, plus que tous les autres, admettez-le, devrait devenir prioritaire pour votre Ministère. C’est à cette étape précise que les jeunes décrochent du système. Et durant ces cinq années précieuses, le coeur du curriculum, c’est la langue : la capacité des élèves à lire, écrire et communiquer. Cette triade constitue un passeport assuré pour réussir non seulement son secondaire, mais aussi sa vie. Après ces années d'efforts constants, la route vers les études collégiales et universitaires deviendra une odyssée moins périlleuse.

Les recherches le confirment, la réforme scolaire au Québec aurait été un échec. Mais a-t-elle seulement été véritablement implantée? Ici et là, à tâtons, à reculons, au gré du vent des concepts glanés un peu partout dans les discours et les pratiques. Mais cette réforme se poursuit, M. le Ministre, car les écoles, qu’elles soient publiques ou privées, tentent de s’accaparer davantage de clientèle en créant des établissements à profils. C'est la nouvelle tendance. Les élèves auront de plus en plus le privilège de choisir des cours qui les passionnent : les arts, les langues, les sciences ou encore les technologies, ce qui n'est pas déplorable. Cependant, en offrant des cours optionnels, les Directions doivent supprimer des heures précieuses dans les matières de base.

À titre d’exemple, le Ministère recommande au moins 200 heures de français. Dès septembre, sachez qu’un Collège de la Rive-Sud offrira moins de 150 heures de français, en plus d’exiger à des enseignants de première secondaire d'avoir quatre (4) groupes d’environ trente-sept (37) élèves, dont plusieurs avec des plans d’intervention. Avoir le coeur à l'ouvrage, oui, mais se tuer à l'ouvrage, non. Est-ce normal de saigner à ce point le corps enseignant tout en diminuant considérablement les exigences et la qualité de l’enseignement, donc d'un bagage commun à tous? Après avoir coupé les racines du français par l'abolition des cours de latin et d'étymologie, nous en sommes maintenant au temps des coupures des feuilles et des fruits, derniers vestiges et joyaux de notre patrimoine linguistique.


Je vous prie, M. Blais, de faire en sorte que la maîtrise du français soit un enjeu majeur au Québec. À cet effet, notre rayonnement dans la francophonie nous taillerait une place de choix dans les débats du XXIe siècle.

Je vous prie également de soutenir les enseignants de notre système qui, jour après jour, donnent leur temps sans compter les heures. Planifier, corriger et allumer des feux (pour reprendre les mots de Montaigne), c'est passionnant, mais se brûler les ailes, c'est souvent le prix à payer pour être les valets d'un système décousu qui, bien souvent, nous oublie. 

Je vous souhaite donc toute la reconnaissance possible, qui sera proportionnelle à votre intérêt porté à la culture des élèves et des enseignants. Néanmoins, ne vous contentez pas de la culture populaire, des modes et des discours ambiants. Allez plus loin que ces creux diktats en nous proposant, avec force et enthousiasme, des idéaux à la juste hauteur de nos espérances.

Bien à vous,
Isabelle Bouthillier


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Paul Gérin-Lajoie déplore que l’enseignement soit souvent victime d’impératifs budgétaires.

« Premier titulaire du Ministère de l’éducation sous les libéraux de Jean Lesage, crédité du titre de modernisateur du système d’éducation, Paul Gérin-Lajoie, 95 ans, l’esprit toujours vif et encore passionné par l’importance sociale de l’éducation, se désole de voir l’enseignement victime de l’austérité pratiquée aujourd’hui en guise de politique. » Jean-François Nadeau, Le Devoir

Ne saignez pas le corps enseignant de Boucar Diouf (La Presse)




« J'aurais dû enseigner le français au secondaire jusqu'en 2017, mais j'ai remis ma lettre de démission en février 2012. La lassitude et la conviction de ne plus être en mesure d'enseigner dans des conditions acceptables m'ont fait choisir le renoncement : quand la guerre contre la bêtise est perdue, il faut savoir le reconnaître. »

Diane Boudreau, Une éducation bien secondaire,
Essai Libre, Éditions Poètes de brousse, 2013.


« Les certitudes idéologiques de la révolution libérale appliquées à l’école constituent une aberration. Une de plus. Bien sûr. Il faudrait vite voir à s’occuper enfin du métier de professeur, de tous ceux-là qui doivent détenir l’art de transmettre le savoir pour favoriser l’épanouissement des enfants tout en tenant compte de leur environnement. L’éducation doit offrir l’assurance d’un bagage commun à tous, sans briser les élans particuliers de chacun. Les professeurs n’ont pas à être muselés pas plus que les élèves bridés par nos affabulateurs dévoués au marché. »
Les criquets de Jean-François Nadeau, Le Devoir, le 3 novembre 2014