13 janvier 2015

À la croisée des chemins

Du rire aux larmes. À lire : La peine de Jean-François Nadeau, Le Devoir


Je ne sais pas pour vous, mais depuis une semaine, je suis souvent dans la lune, happée par les unes de la sphère virtuelle. Momentanément, je perds contact avec mes activités quotidiennes, puis me plonge intérieurement au creux de mille et une pensées, qui gravitent toutes autour d'une seule idée : la cartographie du monde change et de nouvelles constellations se pointent à l'horizon de nos esprits formatés et souvent alimentés par un seul carburant, l'économie. Après la tragédie, les esprits se sont échauffés, unis, fraternels et solidaires dans l'adversité. Cependant, l'on sent déjà le ronronnement de nos habitudes revenir au galop. Quand la poussière retombera, qui encore parlera du profond désarroi social, créant des abîmes de conflits? Quand la poussière retombera, qui encore parlera de la philosophie qui sous-tend nos actions? Quand la poussière retombera, qui encore parlera du danger de l'ignorance et de l'intolérance? Qui nous enseignera les principes d'autodéfense intellectuelle et culturelle? Déjà, j'entends ça et là des préjugés qui, après la peine, cristallisent de sombres pensées qui feraient régresser toutes les réformes sociales progressistes acquises au cours du dernier siècle. 

Plus que jamais, nous devons valoriser et encourager tous ceux et celles qui participent activement à la défense des droits à la liberté d'expression et à l'éducation : les artistes, les philosophes, les dessinateurs, les poètes, les écrivains, les journalistes, les enseignants, les communicateurs… tous! Les semeurs d'idées, il faut les encourager, les soutenir, les valoriser et leur donner une pleine et juste reconnaissance. Avant le 7 janvier 2015, le journal satirique Charlie Hebdo battait de l'aile. Aujourd'hui, c'est à plus de 3 millions d'exemplaires qu'il se vendra dans les kiosques partout dans le monde. On se battra pour l'obtenir, puisque tout est pardonné… Pourquoi attendre un tel drame pour soutenir des hommes et des femmes qui réfléchissent, écrivent et dessinent à la sueur de leur front pour que circulent des idées qui leur tiennent à coeur… et à corps?

Ainsi, au Québec notamment, il ne faut pas attendre plus longtemps avant d'encourager des publications qui ont besoin de notre soutien, Le Devoir et Québec Science, pour ne nommer que celles-là. L'information a une valeur. Si peu de lecteurs en paient le prix, c'est nous qui perdrons toutes les idées qui auraient pu soutenir notre «formation continue» afin de bien nous défendre. Abonnez-vous au journal qui vous inspire, à la revue qui vous informe et vous passionne! Déplacez-vous chez un libraire indépendant et achetez un livre qui vous fait vibrer! N'attendez plus, délivrez-vous et, par conséquent, délivrons-nous! Ce n'est que par le fruit de nos efforts communs que notre culture rayonnera. Un pas, une chronique, un livre à la fois…

Car, qu'on se le dise, dans toute cette mouvance sociale et ces mutations tout sauf tranquilles, nous devons nous armer de mots et de concepts bien ciselés pour survivre. Le partage des idées et du savoir constitue ainsi notre voie de salut, certes, en autant que nous y participions. Bien des réformes ont traversé les périodes tumultueuses de l'humanité, mais ce qui se joue en ce moment, c'est bien davantage une révolution qui, si elle s'opère efficacement, devra passer à la fois par le coeur et l'esprit.


La Faculté de mon coeur, extrait des Insolences du Frère Untel, 1960

C'est au nom d'une philosophie que quatorze millions de Russes marient en Sibérie. C'est au nom d'une philosophie que six millions de Juifs ont été gazés. La philosophie finit toujours par rejoindre les hommes, qu'ils s'en occupent ou non, et peut-être surtout s'ils ne s'en occupent pas. La philosophie regarde tout le monde et il faut que tout le monde regarde la philosophie. On se dit que la philosophie, c'est des principes en l'air, le paradis des fumistes. Seulement, un jour, c'est votre mère, ou votre ami, ou votre femme, qui sera liquidé au nom d'une certaine philosophie que vous aurez laissée proliférer sans contrôle.