13 juin 2014

La vie, cette aiguillonneuse

Je viens de lire cette chronique de Josée Blanchette, Les aiguilles et le Folfox.


Ses derniers mots m'ont frappée très fort. « J’ai averti mon oncologue après un mois en enfer : J’arrête tout ! Je préfère mourir par mes propres moyens… Et, pour ça, je ne connais pas de meilleure façon que de continuer à vivre. »


Depuis plusieurs années, j'aime et admire la plume de Josée Blanchette. J'aime et admire surtout la femme de convictions qu'elle incarne. À travers ses mots, sa poésie, sa pensée, elle sait nous convaincre et nous inspirer, puis nous insuffler une douce passion qui, toujours dans l'air du temps, nous met au parfum des sentiments humains dans toute leur splendeur. Lors de mes études universitaires, j'écrivais des textes pour certains professeurs d'éthique et de didactique. De fil en aiguille, lors de mes discussions philosophiques dans les corridors des salles de classe, dans les cafés ou les bureaux exigus, je prenais goût à une certaine vie intellectuelle. Je me suis même retrouvée dans le bureau du rédacteur en chef d'un journal dont je ne me souviens plus le nom. J'avais écrit un texte sur les organismes génétiquement modifiés et, pour continuer à écrire, je devais préparer un reportage sur la marijuana. J'étais complètement pétrifiée de terreur à l'idée d'aborder ce sujet. J'avais écrit à Josée Blanchette pour lui demander des conseils et des liens, ce qu'elle avait fait avec une grande diligence et une énorme générosité. J'ai pris peur et j'ai tout abandonné le projet.

Il y a plusieurs mois, je tenais absolument à rencontrer Josée Blanchette en personne, laquelle était en entrevue pour une rare fois. À lire ici. À la librairie Monet, je ne m'attendais pas à être la plus jeune auditrice du public présent. J'aurais tant voulu lui parler, ce que je n'ai malheureusement pas fait. Encore une de ces foutues peurs viscérales. Je la trouvais tellement sage, sereine, vivante et vibrante de simplicité. Rayonnante, elle espérait garder la santé pour aimer son mari tout neuf (comme elle aime si bien le dire), puis écrire encore longtemps. Dans ma tête, je me disais qu'elle avait encore toute la vie devant elle. Aujourd'hui, en lisant sa chronique dans Le Devoir, je pense à la force incommensurable qui l'habite, et ce, pendant que la maladie l'assaille. Je me rappelle intérieurement que nous ne sommes pas des condamnés à mort, mais plutôt des condamnés à vivre. La vie n'est pas devant, elle n'est qu'au dedans de nous.

Aujourd'hui, en ce vendredi 13, il me semble que rien n'est plus comme avant. Rien n'est facile, comme si la vie me lançait constamment des signaux afin que je prenne conscience d'un tas de choses. Après un détour dans le Mile-End à L'Écume des jours (qui, ma foi, n'en valait pas le coup vu la condescendance des libraires à la vue de mes enfants), je suis tombée dans une vieille bouquinerie endimanchée de toiles d'araignées (sans blague). C'est alors que j'ai rencontré un pauvre homme qui collectionnait des statues de Jésus. Il a acheté un vaisseau spatial à mon fils, disant que Dieu était généreux envers lui, donc se devait de l'être avec les autres. Banale comme tranche de vie, je sais, mais le coeur y était. Dans ce monde parfois sens dessus dessous, la foi et la parole bienveillante sont peut-être plus salvatrices qu'on le croit.

Enfin, tout cela pour écrire que dans cette bouquinerie hors du temps, j'ai pris plusieurs livres, dont un recueil de poèmes de Roland Giguère, L'âge de la parole. La vie fait parfois très bien les choses. Souvent, j'ouvre un bouquin, puis je me convaincs parfaitement bien que les mots que je lis sont exactement ceux que je dois lire à ce moment précis. Voici donc un extrait du recueil de « la victoire du Poème sur la Grande Main du destin » (Ulric Aylwin, Études françaises). Pour terminer, je vous annonce que j'entre tout doucement en mode « incubatoire ». Je me plonge tête première dans mes corrections de fin d'année scolaire et me colle tout entière près de ma couvée, qui me réclame à grandes envolées. Je vous reviens sous peu, bien ancrée dans le début de mes vacances d'été.

***

Pour toi, Josée, avec qui je jaserai (par) un de ces quatre… (chemins)!

I

Le matin se lève
les yeux cernés d'une nuit blanche
petit matin sans aube matin décapité
et figé dans l'orbite ce paysage de bitume
coup de grisou dans la cervelle grisée

l'homme s'engouffre dans son obscur tunnel
quotidiennement il s'enfourne
se remet à vaciller de paupière en paupière
à louvoyer d'une heure à l'autre jusqu'à la lune
louvoie louvoie sans rien voir que la tombée du soir
aux mains de la vorace nuit

II

Traces de boue traces atroces traces de loup
ceux qui ne savent pas jouer ruinent tout

les grands défigurés s'avancent
dans un infernal et habituel nuage de cendre
tristes habitués des ténèbres
habitants des noirs cratères
où le feu n'a plus rien de sa magie
feu sans joie sans flamme et sans dieux

longs visages de pierre ponce
mains d'ardoise friable
visages de pierre tombale où vous rompez le pain
visages sans tain
ne reflètent plus rien 

III

On s'enferme dans les silos
mêlés aux derniers épis de blé
on engrange la révolte de l'amour

pendant que d'autres tricotent des mailles de chaînes 
pendant que d'autres préparent des mois de haine

de temps en temps un couteau dans l'aine
de temps en temps dis-moi que tu m'aimes

IV

Il nous faut sans cesse tenir l'équilibre
entre l'horizon disparu et l'horizon imaginé
avec la crainte de perdre pied à la terre
de n'avoir plus le pied marin
de ne pouvoir plus marcher sur les fils de fer
de ne savoir plus marcher sur les mains

malheureux fils d'équilibristes
nés en plein ciel
au temps mémorable de l'absence de filets

V

Le vertige nous prend par la taille et nous renverse
nous tournons autour des tiges
pendant que nos mains tissent les minces fils de l'espoir
qui nous retiendront à la vie
lianes lianes d'espoir lianes
léger fil d'Ariane

VI

Il faut dérouler les rails de la patience
prendre le jour par la main et lui montrer le chemin
qui mène aux hommes chancelants sur les bords de la nuit

le souffle trop longtemps contenu nous défigure

la vie face aux murs prend figure de défaite
s'il n'y a dans quelque fissure l'apparence d'un espoir
l'espoir de l'amour l'espoir de la liberté
l'espoir qu'un jour nous vivrons tous pour aimer.

1952