10 novembre 2010

Un classique


Rainer Maria Rilke m'inspire. J'ai lu Lettres à un jeune poète pour la première fois dans la vingtaine, car un jeune homme que j'aimais éperdument m'avait suggéré cette lecture. Coup de coeur. Coup de foudre. Coup de passion. Coup de poing aussi. Je pris conscience que dans la vie comme en amour, rien ne devait être facile. Rilke écrit : Nous savons peu de choses, mais que nous devons absolument nous en tenir à ce qui est difficile, c'est une certitude qui ne nous quittera pas : il est bon d'être seul, car la solitude est difficile; et le fait que quelque chose soit difficile doit nous être une raison supplémentaire de le faire. (...) Aimer est aussi une bonne chose, car l'Amour est difficile. Que deux êtres s'aiment, c'est sans doute la chose la plus difficile qui nous incombe, c'est une limite, c'est le critère et l'épreuve ultimes, la tâche en vue de laquelle toutes les autres ne sont que préparation.

Ouf! en classant des papiers aujourd'hui, pendant que les petits s'amusaient tranquillement avec des casse-têtes, je suis tombée sur des ébauches de lettres, de pensées et d'idées écrites plusieurs années auparavant. Une autre vie, me semblait-il. Je vis continuellement dans un dilemme : tout jeter les nombreux cahiers que j'ai gardés ou les conserver? En vérité, je voudrais tellement m'en débarrasser, mais je n'y arrive pas. Émotions déferlent dans mon âme lorsque je les ouvre et je ne peux m'empêcher de remettre à plus tard ce travail de classement. Bon sang que j'aimerais être de glace pendant ce genre de ménage, puis tout foutre à la récupération, sans regrets et sans remords, une fois pour toutes! Mes enfants ne voudront pas relire ces reliques de mon passé, non?

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Les lignes qui suivent, sur un tout autre sujet que l'amour, j'ai voulu les copier afin de m'en imprégner... pour m'inspirer, pour savourer et pour ne jamais oublier que la source du travail d'écriture & de création, c'est essentiellement soi-même.

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Vous demandez si vos vers sont bons. Vous me le demandez. Vous l'avez déjà demandé à d'autres. Vous les envoyez à des revues. Vous les comparez à d'autres poèmes, et vous vous inquiétez si certaines rédactions refusent vos tentatives. Hé bien (puisque vous m'avez autorisé à vous conseiller), je vous prie de renoncer à tout cela. Vous regardez vers le dehors, et c'est là précisément ce que vous ne devriez pas faire aujourd'hui. Personne ne peut vous conseiller ni vous aider, personne. Il n'est qu'un seul moyen. Rentrez en vous-même. Cherchez la raison qui, au fond, vous commande d'écrire; examinez si elle déploie ses racines jusqu'au lieu le plus profond de votre coeur; reconnaissez-le face à vous-même : vous faudrait-il mourir s'il vous était interdit d'écrire? Ceci surtout : demandez-vous à l'heure la plus silencieuse de votre nuit : dois-je écrire? Creusez en vous-même vers une réponse profonde. Et si cette réponse devait être affirmative, s'il vous est permis d'aller à la rencontre de cette question sérieuse avec un fort et simple -je dois-, alors construisez votre vie selon cette nécessité; votre vie, jusqu'en son heure la plus indifférente, la plus infime, doit se faire signe et témoignage pour cette poussée. Approchez-vous alors de la nature. Essayez alors, comme un premier homme, de dire ce que vous voyez, vivez, aimez, perdez. N'écrivez pas de poèmes d'amour; évitez d'abord ces genres trop courants, trop habituels : ce sont les plus difficiles, car on a besoin d'une grande force, d'une force mûrie, pour donner ce qu'on a en propre là où de bonnes et parfois brillantes traditions se présentent en foule. Fuyez donc les motifs communs pour ceux que vous offre votre propre quotidien; décrivez vos tristesses et vos désirs, les pensées passagères, la foi en une beauté, quelle qu'elle puisse être -décrivez tout cela avec une probité profonde, calme, humble, et utilisez, pour vous exprimer, les choses qui vous entourent, les images de vos rêves, et les objets de votre mémoire. Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l'accusez pas; accusez-vous vous-même de n'être pas assez poète pour en appeler à vous les richesses; car pour le créateur il n'y a pas de pauvreté, il n'est pas d'endroit pauvre, indifférent. Et si même vous étiez dans une prison, si les murs ne laissaient venir à vos sens aucun des bruits du monde -alors n'auriez-vous pas toujours votre enfance, cette richesse délicieuse et royale, ce trésor de souvenirs? Tournez de ce côté votre attention. Tâchez de renflouer les sensations englouties de ce lointain passé; votre personnalité se raffermira, votre solitude s'élargira, elle deviendra une demeure toute de demi-jour, loin de laquelle passera le fracas des autres. Et si, de ce retour en vous-même, de cette plongée dans le monde propre, viennent des vers, alors vous ne songerez pas à demander à quelqu'un si ce sont de bons vers. Vous ne chercherez pas davantage à intéresser des revues à ces travaux : car vous verrez en eux un bien naturel qui vous sera cher, un morceau et une voix de votre vie. Une oeuvre d'art est bonne si elle provient de la nécessité. Dans cette façon de prendre origine réside ce qui la juge: il n'est pas d'autre jugement. C'est pourquoi, cher Monsieur, je n'ai su vous donner d'autre conseil que celui-ci : entrez en vous-même, éprouvez les profondeurs d'où jaillit votre vie; c'est à sa propre source que vous trouverez la réponse à la question : dois-je créer? Prenez-la comme elle sonne sans chercher à interpréter. Peut-être se révélera-t-il que vous avez vocation à être artiste. Alors acceptez le destin, portez-le, son fardeau, sa grandeur, sans jamais réclamer une récompense qui pourrait venir du dehors. Car le créateur doit être lui-même un monde, il doit trouver toute chose en lui et dans la nature à laquelle il s'est lié. (...)

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