9 juin 2010

Les Misérables de Victor Hugo

Depuis le jour où j'ai lu pour la première fois un texte poétique de Victor Hugo, j'ai su que j'allais tomber en amour avec la plume de cet homme. Lorsque j'étais professeure de français (j'en parle comme si cela faisait partie d'une autre vie), il me suffisait de lire (avec beaucoup d'intonation et de gestes) quelques vers pour enflammer les élèves les plus réfractaires à la poésie. Je me souviens encore d'un stage dans une école défavorisée de la Rive-Nord. Une jeune fille arrivait toujours en classe sous l'influence de substances illicites (!) en se foutant éperdument de mes cours, jusqu'au jour où j'ai récité Le mot, de Victor Hugo bien sûr. Elle trippait (dans ses propres mots) et n'a cessé ensuite de me demander de lui réciter à nouveau le texte et de lui parler de la poésie... Faire jaillir une seule petite étincelle pour elle avait suffi à m'insuffler la passion de l'enseignement.

Quelques années plus tard, cette fois-ci dans un collège fort aisé de Montréal, j'enseignais la poésie de Victor Hugo non seulement en récitant et lisant des textes, mais surtout en étudiant l'âme et la vie du poète, du même que le contexte historique qui l'a vu naître, grandir, puis mourir. Alors c'est la légende, le mythe, le prodige, le génie, la beauté... Enseigner, c'est aussi apprendre et Dieu sait que j'ai appris avec mes élèves, tous désireux (ou presque!) de plonger au coeur du mystère hugolien! Parmi mes sujets de prédilection se trouvait la préoccupation de Victor pour les pauvres de la société française (nota bene : j'ajouterai sous peu des extraits poétiques et des images), évidemment trop nombreux, de même que pour tous les forçats, les condamnés à mort, bref, pour tous les exclus de ce monde. Petite anecdote, Victor Hugo, tous les dimanches matins, recevait dans sa demeure située dans le quartier du Marais, à Paris, des enfants qui ne pouvaient se pourvoir d'un bon repas. Voilà qui démontre bien une maxime qu'il proclamait : Aimer, c'est agir. (...)

En 1862, il écrivait dans le prologue de son roman Les Misérables :
« (...) tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l'homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l'atrophie de l'enfant par la nuit, ne seront pas résolus; (...) tant qu'il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles. » Eh bien! en 2010, les propos de son livre touchent encore nos coeurs et frappent fort nos esprits. Lire Victor Hugo, c'est fabuleux, mais entendre sa prose en comédie musicale (je dirais plutôt drame musical, mais bon...), c'est tout simplement percutant et inspirant! Profitant de la première montréalaise des Misérables, j'ai pu replonger dans les eaux hugoliennes qui me font tant vibrer par leur force de frappe! C'est tout le genre humain qui est en question, de même que notre relation à l'au-delà...

À suivre dans une prochaine chronique...

Qui donne au pauvre prête à Dieu. V.H.

Pour les pauvres

Dans vos fêtes d'hiver, riches, heureux du monde,
Quand le bal tournoyant de ses feux vous inonde,
Quand partout à l'entour de vos pas vous voyez
Briller et rayonner cristaux, miroirs, balustres,
Candélabres ardents, cercle étoilé des lustres,
Et la danse, et la joie au front des conviés;

Tandis qu'un timbre d'or sonnant dans vos demeures
Vous change en joyeux chant la voix grave des heures,
Oh! songez-vous parfois que, de faim dévoré,
Peut-être un indigent dans les carrefours sombres
S'arrête, et voit danser vos lumineuses ombres
Aux vitres du salon doré ?

Songez-vous qu'il est là sous le givre et la neige,
Ce père sans travail que la famine assiège ?
Et qu'il se dit tout bas : "Pour un seul que de biens!
A son large festin que d'amis se récrient!
Ce riche est bien heureux, ses enfants lui sourient!
Rien que dans leurs jouets que de pain pour les miens!"

Et puis à votre fête il compare en son âme
Son foyer où jamais ne rayonne une flamme,
Ses enfants affamés, et leur mère en lambeau,
Et, sur un peu de paille, étendue et muette,
L'aïeule, que l'hiver, hélas! a déjà faite
Assez froide pour le tombeau!

Car Dieu mit ces degrés aux fortunes humaines.
Les uns vont tout courbés sous le fardeau des peines;
Au banquet du bonheur bien peu sont conviés.
Tous n'y sont point assis également à l'aise.
Une loi, qui d'en bas semble injuste et mauvaise,
Dit aux uns : JOUISSEZ! aux autres : ENVIEZ!

Cette pensée est sombre, amère, inexorable,
Et fermente en silence au coeur du misérable.
Riches, heureux du jour, qu'endort la volupté,
Que ce ne soit pas lui qui des mains vous arrache
Tous ces biens superflus où son regard s'attache; -
Oh! que ce soit la charité!

L'ardente charité, que le pauvre idôlatre!
Mère de ceux pour qui la fortune est marâtre,
Qui relève et soutient ceux qu'on foule en passant,
Qui, lorsqu'il le faudra, se sacrifiant toute,
Comme le Dieu martyr dont elle suit la route,
Dira : "Buvez ! mangez ! c'est ma chair et mon sang".

Que ce soit elle, oh! oui, riches! que ce soit elle
Qui, bijoux, diamants, rubans, hochets, dentelle,
Perles, saphirs, joyaux toujours faux, toujours vains,
Pour nourrir l'indigent et pour sauver vos âmes,
Des bras de vos enfants et du sein de vos femmes
Arrache tout à pleines mains!

Donnez, riches! L'aumône est soeur de la prière.
Hélas! quand un vieillard, sur votre seuil de pierre,
Tout roidi par l'hiver, en vain tombe à genoux;
Quand les petits enfants, les mains de froid rougies,
Ramassent sous vos pieds les miettes des orgies,
La face du Seigneur se détourne de vous.

Donnez! afin que Dieu, qui dote les familles,
Donne à vos fils la force, et la grâce à vos filles;
Afin que votre vigne ait toujours un doux fruit;
Afin qu'un blé plus mûr fasse plier vos granges;
Afin d'être meilleurs; afin de voir les anges
Passer dans vos rêves la nuit!

Donnez! il vient un jour où la terre nous laisse.
Vos aumônes là-haut vous font une richesse.
Donnez! afin qu'on dise : "Il a pitié de nous!"
Afin que l'indigent que glacent les tempêtes,
Que le pauvre qui souffre à côté de vos fêtes,
Au seuil de vos palais fixe un oeil moins jaloux.

Donnez! pour être aimés du Dieu qui se fit homme,
Pour que le méchant même en s'inclinant vous nomme,
Pour que votre foyer soit calme et fraternel;
Donnez! afin qu'un jour à votre heure dernière,
Contre tous vos péchés vous ayez la prière
D'un mendiant puissant au ciel!

22 janvier 1830

Le mot

Braves gens, prenez garde aux choses que vous dites!
Tout peut sortir d'un mot qu'en passant vous perdîtes;
TOUT, la haine et le deuil!
Et ne m'objectez pas que vos amis sont sûrs
Et que vous parlez bas.
Ecoutez bien ceci :
Tête-à-tête, en pantoufles,
Portes closes, chez vous, sans un témoin qui souffle,
Vous dites à l'oreille du plus mystérieux
De vos amis de cœur ou si vous aimez mieux,
Vous murmurez tout seul, croyant presque vous taire,
Dans le fond d'une cave à trente pieds sous terre,
Un mot désagréable à quelque individu.
Ce MOT — que vous croyez que l'on n'a pas entendu,
Que vous disiez si bas dans un lieu sourd et sombre —
Court à peine lâché, part, bondit, sort de l'ombre;
Tenez, il est dehors! Il connaît son chemin;
Il marche, il a deux pieds, un bâton à la main,
De bons souliers ferrés, un passeport en règle;
Au besoin, il prendrait des ailes, comme l'aigle!
Il vous échappe, il fuit, rien ne l'arrêtera;
Il suit le quai, franchit la place, et cætera
Passe l'eau sans bateau dans la saison des crues,
Et va, tout à travers un dédale de rues,
Droit chez le citoyen dont vous avez parlé.
Il sait le numéro, l'étage; il a la clé,
Il monte l'escalier, ouvre la porte, passe, entre, arrive
Et railleur, regardant l'homme en face dit :
"Me voilà ! Je sors de la bouche d'un tel."
Et c'est fait. Vous avez un ennemi mortel.